Rencontre avec le Point Ephemere

 « C’est un trou de verdure où chante une rivière… »

… Dans la version moderne de cet alexandrin, la rivière est remplacée par le Canal Saint Martin dont les flots sont rythmés par la mélodie des bateaux à moteur qui le vident de ses déchets. Et à la place du trou de verdure, une large baie vitrée laisse généreusement passer le soleil qui projette sur les murs caméléons de l’établissement autant de figures abstraites qui constituent en soi une œuvre de la nature.

A mesure qu’il descend vers Point Ephémère, le visiteur se coupe peu à peu de l’espace de la ville. Petit à petit, le bruit du carrefour Jaurès-Stalingrad, probablement l’un des plus bruyants de la capitale, disparait, les odeurs de gaz d’échappements s’évanouissent et bientôt, même le métro aérien n’est plus qu’une ligne d’horizon floue et lointaine.

Cette progression vers un espace à part, le temps d’un instant, le temps d’un événement, s’accompagne d’un changement de musicalité, qui m’a inspiré la citation rimbaldienne. A Point Ephémère résonnent trois types de son : celui des pompiers car PFMR est mitoyen d’une caserne, celui des régisseurs-déménageurs qui agencent et réaménagent frénétiquement les espaces intérieurs, et enfin un troisième son qui est en réalité multiple…

Ce dernier est lié à la nature intrinsèque du lieu. Ce son peut à la fois être celui d’un guitariste errant qui aurait élu domicile sur un plot face à l’établissement, ou celui d’un graffeur en plein travail de visualisation sur le mur extérieur, ou encore celui d’un artiste performeur qui s’entrainerait à fouetter une affiche dans le but de la rendre vivante. Tous ces sons participent à la singularité de cet espace multidisciplinaire. Tous ces personnages aux pouvoirs quelque peu magiques créent en permanence un nouvel univers mouvant et détonnant.

Espace alternatif dans la cité, dans lequel se côtoient et s’entrecroisent la musique, la danse, les arts visuels et plastiques ; les jeunes, les très jeunes, les moins jeunes… PFMR est un établissement où l’on sert des demis les soirs de concerts à des aficionados chevelus et des brunchs le dimanche midi à la clientèle bobo du 10e, nouvellement installée aux alentours du canal. Plus qu’un simple lieu de passage, alcoolisé ou caféiné, le PFMR est un lieu de rencontre. Les artistes en résidence investissent l’espace jusqu’à l’habiter.

Frédérique Magal, directrice de l’établissement, nous raconte la genèse de la rencontre avec les responsables de Chic Dessin. L’histoire d’une amitié plus que professionnelle et qui va au-delà de la sensibilité féminine qui leur est commune. Pour Chic, Point Ephémère présente une exposition de dessins sur le thème de l’amour et de l’érotisme avec une représentativité complète : trois générations de dessinateurs Jason Glasser, Jacques Floret et Tanino Liberatore déclineront le thème avec pudeur, humour et sensualité.

Tanino Liberatore, dont c’est le grand retour sur la scène artistique, profite de l’occasion pour nous faire visiter son atelier à Point Ephémère. Le pied de la caméra à peine installé, Tanino plante le décor : « Je dessine car je ne suis pas un bon orateur, alors je ne sais pas trop quoi vous dire ! » Il s’ensuit un échange compact et passionnant sur la base d’une contradiction : un artiste qui se revendique paresseux et qui produit des œuvres d’une minutie et d’une précision saisissante. Chez Tanino, dessin et support se confondent. La coupure dans la chaire est signifiée par l’illusion d’une entaille sur la toile. Il dessine des corps féminins qui se dévoilent, s’offrent, interrogent. Tout en ombres et en courbes, il relate l’histoire des lignes et des tissus qui composent sensuellement la surface de la peau, créant ainsi un mouvement qui se projette hors du papier. Une fuite en avant effective à mettre en perspective sans doute avec la thème principal de ces récentes créations, l’amour.

Il explique que pour lui le dessin est l’art visuel de base, un alphabet à partir duquel on compose, dans tous les domaines de la création. Il est d’ailleurs fondamentalement illustrateur, et après un passage par la bande dessinée, il est à présent de retour à l’image seule, pure, charnelle. A Point Ephémère, Tanino Liberatore se découvre une nouvelle orientation bien qu’il poursuive un travail de réflexion intense, le même depuis des années. « Je réfléchis trop avant de faire, c’est pour cela que je ne fais pas beaucoup », à comprendre « je ne fais pas autant que je voudrais ». A l’écouter parler, on s’imaginerait que l’artiste d’origine italienne est en perpétuelle remise en question, qu’il est porteur du syndrome, récurrent chez les artistes, que l’on pourrait nommer l’insatisfaction chronique. Néanmoins, cette réflexion le pousse aujourd’hui à revenir et à poursuivre une construction qui s’opère dans le silence du dessin. Ce manque de musique, il s’en plaint d’ailleurs : « j’adore la guitare électrique, la chose qui nous manque dans ces ateliers, c’est de la musique ». Mais le silence assourdissant qui s’échappe de ses œuvres secoue l’être tout entier jusque dans l’os.

Créé en 2004, Point Ephémère est, aujourd’hui, complètement ancré dans le paysage parisien de la création artistique. A l’instar de Tanino Liberatore, il soutient les artistes dans leur (re)construction. Ironie du sort : avant d’être investis par Usines Ephémères, ces locaux étaient ceux de Point P, matériaux de construction… une vocation intrinsèque au lieu, une pierre de plus à la solidité de l’édifice.


Vidéo
Interview réalisée en mars 2010

texte : Aurie Sitruk

vidéo : Vincent Bouchenez


 

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