Rencontre avec la galerie Agnes Thiebault

Un trio féminin
Agnès, Cécile, deux sœurs unies par la même passion, l’art. L’une expose et l’autre collectionne. L’une achète principalement pour revendre, l’autre achète uniquement pour garder. A elles seules, elles incarnent l’ambigüité intrinsèque au milieu de l’art, une insoutenable tension entre l’envie d’acquérir, d’accumuler et de conserver précieusement des pièces uniques et la tentation de s’en séparer à des fins lucratives.

Elles s’unissent dans un premier projet d’exposition en commun pour Chic Dessin et présentent Fadia Haddad et ses Masques.

Nous retrouvons Agnès Thiebault dans la galerie qui porte son nom, située dans le quartier Drouot, à Paris. Un petit écrin, où elle expose pour l’occasion les œuvres de Fadia Haddad. Pour autant, la galerie propose avant tout des œuvres modernes, de peintres cotés et entrés au musée. Des œuvres et des artistes presque sacralisés, dont les dernières pièces qui circulent encore sur le marché voient leurs jours comptés avant d’entrer en institution. Ces morceaux d’histoire de l’art que les galeristes, collectionneurs et commissaires recherchent à la bougie. Rien d’étonnant au vu du parcours d’Agnès : Ecole du Louvre, expériences en galerie et dans les ventes aux enchères. Elle achète, revend, repère et aiguise son regard. Elle achète également pour conserver. Et dernièrement, cette envie : se lancer dans le grand bain de l’art contemporain.  

Assise sur le bureau, Cécile Etrillard, sa sœur, se présente en refusant tout qualificatif professionnel : elle n’est pas galeriste. Elle laisse s’exprimer un goût pour la collection d’art qui ne date pas d’hier en s’associant à sa sœur dans le projet d’exposition de Fadia pour Chic. Elle a commencé à s’intéresser à l’art assez tôt, raconte-t-elle. Durant sa carrière – non artistique – elle a eu à effectuer une collection d’œuvres et de mobilier du 17e siècle. Elle présente ce passage de sa vie comme celui qui a scellé sa fascination pour l’art dans sa globalité. A la question « Que collectionnez-vous ? », elle répond : « Je fonctionne au coup de cœur ! Par mon expérience, je suis davantage spécialiste de l’art classique, mais je m’intéresse également à la création contemporaine » ; et puis en souriant elle ajoute : « J’espère réussir à rester raisonnable sur le salon Chic, je sens que je vais avoir du mal à me restreindre… ! »

Aux murs, les Masques de Fadia nous écoutent attentivement. On dirait presque qu’ils nous dévisagent, nous qui investissons l’espace sacré de la galerie de notre matériel d’enregistrement profane. Ils ont l’air d’avoir envie de crier, quand certains voudraient nous chuchoter leur histoire. Il en existe une cinquantaine, la plupart réalisés sur des feuilles de comptes, un papier administratif détourné, jauni, rythmé par les mois de l’année et censé accueillir des opérations chiffrées. A la place, l’artiste dessine des visages triangulaires dirigés vers le bas, intemporels, aux couleurs pures et brouillées aussi parfois. Un tracé enfantin presque schématique mais évocateur : on distingue chez certains les contours d’un sexe féminin, une ambigüité délicate, sourde, mais sans dissimulation. Les masques qu’elle dévoile prennent possession de l’espace. Ils annoncent, révèlent, invitent à la découverte.

Une découverte qui revient comme un schème parfait dans la démarche d’Agnès, de Cécile et de Fadia, un trio féminin qui se retrouve autour de la dialectique du « melting pot culturel ». Fadia est une artiste d’origine libanaise qui vit et travaille à Paris depuis plus de 20 ans. Agnès et Cécile racontent qu’elles ont découvert le travail de Fadia Haddad chacune de son côté, chacune pour ses propres raisons et intérêts. Elles sont toutes les deux attirées par la richesse culturelle du Proche et Moyen Orient. Elles défendent dans leurs acquisitions récentes le travail d’artistes iraniens, libanais. Ce sont les représentants d’une génération en proie à la censure dans une société bouillonnante d’idées et d’envies, que l’on ne connait que peu. Pour exister en tant que libres penseurs et continuer à travailler, certains d’entre eux se voient contraints de fuir leurs Etats. Ils trouvent alors pour terre d’accueil artistique et spirituelle des endroits nouveaux comme Dubaï ou plus traditionnellement, Paris. Ainsi, notre bonne vieille capitale artistique européenne continue d’attirer des « artistes maudits », pour le plus grand plaisir des amateurs et collectionneurs. Spécialiste de l’Ecole de Paris, Agnès Thiebault reconnait chez Fadia Haddad cette communication entre les connaissances des tendances artistiques actuelles et la perpétuation d’une origine méditerranéenne, à l’instar des artistes étrangers de la première et seconde Ecole de Paris (Chagall, Picasso, Modigliani, Soutine), arrivés d’Europe de l’Est pour la plupart, au début du XXe siècle, à la recherche de conditions favorables à leur art.

Mais ses Masques ont également des influences venues d’ailleurs. Agnès nous raconte en off que lorsqu’elle peint, Fadia est assise par terre, elle commence par méditer, selon une philosophie taôiste qui permet de tendre vers la perfection. Elle place au sol plusieurs feuilles, originellement pliées en deux et dont la pliure fera partie du dessin final. Les supports ainsi étalés, l’artiste se munit de la couleur et travaille sur plusieurs peintures à la fois. Son mouvement est libre, ainsi est son expression. « Elle bouge comme une danseuse entre ses œuvres. Elle obtient des effets d’évaporation inédits, rien ou presque ne coule. Tout ou presque s’évapore ». Des éclats de couleurs, comme un cri, évoquent des traits d’expression visuelle inexistants. Le hasard est également convoqué à cette mis en scène personnelle et rythmée. Fadia Haddad raconte même que la rencontre avec le support qu’elle utilise, les belles pages des livres de comptes, s’est faite sans préméditation. Elle avait d’abord prévu d’essuyer ses pinceaux dans ces feuilles. Progressivement, des visages sont apparus…

Dernière influence inconsciente mais pas des moindres, les Masques de Fadia ont un air familier avec les masques africains de l’art que l’on a nommé primitif. De là, un melting pot culturel et artistique qui a séduit nos deux sœurs passionnées. De là aussi, la présentation d’un rituel intime qu’elle ne partage qu’avec ses productions. Un rituel aux accents internationaux, qui souhaite parler un langage universel, celui de la force créatrice, dans une quête minutieuse, religieuse, de l’harmonie.

Vidéo
Interview réalisée en mars 2010

texte : Aurie Sitruk

vidéo : Vincent Bouchenez


 

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